Le masque dans la littérature portugaise

Autopsicografia (Fernando Pessoa)

Fernando Pessoa (1888-1935) est le plus célèbre des poètes portugais du XXe siècle, connu pour la constellation d’hétéronymes qu’il créa, dont Álvaro de Campos, Alberto Caeiro, Ricardo Reis e Bernardo Soares sont les plus connus d’un ensemble de plusieurs dizaines.

Dans ses réflexions sur l’hétéronomie, Fernando Pessoa analyse les différents degrés de la poésie, conscient de sa capacité à devenir dramatique , c’est-à-dire, composée par des voix multiples, comme une pièce de théâtre. En 1935, dans une lettre à son ami, lui aussi écrivain, Adolfo Casais Monteiro, il dira: O que sou essencialmente — por trás das máscaras involuntárias do poeta, do raciocinador e do que mais haja — é dramaturgo. O fenómeno da minha despersonalização instintiva a que aludi em minha carta anterior, para explicação da existência dos heterónimos, conduz naturalmente a essa definição. (Ce que je suis essentiellement - derrière les masques involontaires du poète, du raisonneur et quoi que ce soit d’autre – c’est un dramaturge. Le phénomène de ma dépersonnalisation instinctive que j’ai évoqué dans ma lettre précédente, pour expliquer l’existence d’hétéronymes, conduit naturellement à cette définition [Notre traduction]).

La poésie orthonyme de Fernando Pessoa présente elle aussi un réflexion sur la notion de simulation, fingimento en portugais, non dans son sens péjoratif, mais dans le sens qui lie le mot à son origine latine, fingere, de la même famille d’où dérive le mot fiction. Il s’agit bien d’une méditation sur la simulation artistique, dont nous vous présentons un des meilleurs exemples, le poème Autopsicografia[1].

Autopsicografia

Autopsychographie

O poeta é um fingidor
Finge tão completamente
Que chega a fingir que é dor
A dor que deveras sente.

Le poète est un faussaire
Il feint si complètement
Qu’il peut feindre qu’est douleur
La douleur qu’il sent vraiment.

E os que lêem o que escreve
Na dor lida sentem bem
Não as duas que ele teve,
Mas só a que eles não têm.

Ceux qui lisent ses écrits,
Dans la douleur lue voient bien,
Non les deux qu’il a senties,
Juste celle qu’ils n’ont point.

E assim nas calhas da roda
Gira, a entreter a razão,
Esse comboio de corda
Que se chama coração.

Et sur ses rails tourne en rond,
En captivant la raison,
Ce petit train à ressort
Qui porte le nom de cœur.

 

[1]     F. Pessoa, «Dividiu Aristóteles a poesia em lírica, elegíaca, épica e dramática», Arquivo Pessoa, http://arquivopessoa.net/textos/4306, consulté le 22 janvier 2021.

revue roma blanc 120 Cette page a été rédigée pour ROMA·NET par Ana Corga Vieira.
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